mercredi 17 octobre 2012

vous aviez lu le billet de Jean d'Ormesson début Octobre ?? à relire si oui...


Une France désenchantée (par Jean d'Ormesson) 
03/10/2012

TRIBUNE - Pour « Le Figaro », l’écrivain* décrypte l’état d’esprit des Français, déçus par un gouvernement prisonnier de ses contradictions. 


Les Français sont sombres. Ils sont tristes. L’inquiétude les ronge. Presque une espèce d’angoisse en passe de devenir quotidienne. Aujourd’hui leur déplaît. Demain leur paraît pire. L’avenir leur fait peur. Ils n’ont plus d’espérance.

Longtemps niée ou au moins sous-estimée par la gauche tant qu’elle était dans l’opposition, la crise prend sa revanche. Elle frappe à coups redoublés. Le chômage est en hausse. L’activité est en baisse. Les impôts sont en hausse. La popularité de la plupart des dirigeants, à commencer par le président, est en baisse. Hollande avait parlé dans sa campagne de réenchanter le pays. On dirait que les Français s’avancent, les yeux bandés, vers une catastrophe inéluctable. Ils sont désenchantés.

Ils sont désenchantés parce qu’en près de cinq mois le président et son équipe qui avaient tant promis n’ont presque rien accompli. Et ce qu’il est permis d’attendre d’eux dans les mois qui viennent est plutôt hypothétique et tout à fait incertain. Le pouvoir a fait le plus facile : il a mis des impôts. Les impôts sont acceptables tant que les gens ont le sentiment qu’ils servent à quelque chose. Ils deviennent insupportables dès que ce sentiment fait défaut. Le gouvernement assure qu’aux sacrifices demandés aux électeurs longtemps flattés changés soudain en contribuables accablés répondront des économies dans les services de l’État et des réformes profondes. Mais personne ne voit rien venir. On ne voit même rien s’esquisser. Les actes font cruellement défaut au sommet de l’État. Ils sont remplacés par des mots.

Ce qui s’agite au-dessus de nous, c’est un gouvernement de la parole. François Hollande ne cesse d’illustrer ce règne de la parole. Il est intelligent et habile. Il a été très bon dans ses campagnes électorales. Il semble n’avoir jamais cessé de poursuivre ces campagnes. Il est plutôt un candidat perpétuel, toujours en train de se justifier, qu’un président au pouvoir qui décide et qui tranche. Il donne aux Nations unies sa vision de la planète. Il explique, il rassure, il continue de promettre. Son premier ministre, de son côté, ne fait pas autre chose à la télévision. Il jongle avec les dizaines de milliards qu’il attend des impôts et qu’il va recueillir grâce aux coupes qui seront effectuées dans les différents ministères. C’est un pouvoir commentateur. Mais, sauf bien sûr les impôts, ce ne sont jamais que promesses, que paroles et que vent.

Le gouvernement, à vrai dire, n’a guère le temps de s’attaquer aux réformes. Il est trop occupé à des combinaisons politiques aux relents électoraux qui réclament toute son énergie. Il n’est pas seulement rongé par la parole. Il est aussi prisonnier des contradictions qui, par un retour en pleine crise aux jeux les plus consternants de la IIIe et de la IVe République, le ligotent et le rendent impuissant.

On aurait du mal à énumérer toutes ces contradictions. Au sein déjà du PS, les personnalités et les courants ne cessent de se heurter. Les contradictions sont plus aiguës encore entre socialistes attachés à la croissance et écologistes qui, en secret au moins et souvent en public, lui sont franchement hostiles. Les deux antinomies les plus flagrantes tournent autour du nucléaire et du traité européen. On sait les engagements pris par François Hollande en matière de nucléaire pour s’assurer le soutien des écologistes et des Verts. Quand les Français éberlués ont entendu Arnaud Montebourg, dans le rôle de l’imprécateur au pouvoir, parler de l’avenir de la filière nucléaire, ils ont cru le gouvernement sur le point d’éclater.

Mais ces oppositions radicales au sein même du pouvoir ne semblent plus aujourd’hui, dans notre régime nouveau, présenter la moindre importance. Comme n’a aucune conséquence − en dépit des affirmations solennelles d’un premier ministre qui ose parler de cohérence − l’énormité de la participation au gouvernement de représentants d’un parti qui proclame sans vergogne son opposition au traité européen, fer de lance de François Hollande. Pour reprendre une formule de Cohn-Bendit, le gouvernement ouvertement défié semble non seulement tolérer en son sein mais féliciter de bon cœur ceux qui veulent, avec insolence et cynisme, le beurre, l’argent du beurre et le cul de la fermière par-dessus le marché. Le gouvernement est aujourd’hui une maison divisée contre elle-même. Chacun sait le sort réservé à ce genre de demeure.

Ce qui manque le plus au pouvoir en place, c’est une vision claire de l’avenir. Nous ne savons pas où nous allons. Ou nous le devinons avec effroi. Tout est flou, tout est brouillé. Jusqu’aux relations franco-allemandes, jusqu’à la construction de l’Europe, jusqu’à la place de la France dans le monde. Il n’y a pas l’ombre de volonté fortement affirmée dans un gouvernement qui semble naviguer à vue au milieu des récifs.

François Hollande avait fait de la croissance une clé de sa politique. Cette croissance n’est pas seulement aujourd’hui égale en France à zéro, elle risque fort demain de devenir négative. Rien d’étonnant : elle est gravement menacée d’abord par les convictions d’une partie de l’équipe dirigeante, ensuite et surtout par la politique fiscale du gouvernement. Tout, dans l’action du pouvoir, va contre la croissance qu’il ne cesse de réclamer. Du coup, l’espoir d’un déficit ramené à 3 % du PIB semble un rêve impossible. Comme paraît hors d’atteinte le but fixé par Hollande : inverser en un an − il ne reste plus que sept mois − la courbe du chômage.

Dans le régime économique qui est le nôtre, l’emploi est lié à l’entreprise. Tout a été fait contre les entreprises qui n’ont jamais été l’objet de la moindre reconnaissance dans le programme électoral de la gauche, qui ont été malmenées moralement et financièrement et que le gouvernement essaie aujourd’hui de rattraper avec maladresse. Les plans sociaux vont se succéder les uns aux autres. Trouver des repreneurs dans le climat délétère créé par le pouvoir relève du miracle et sans doute de l’illusion. Le gouvernement qui a fait des promesses qu’il ne pourra pas tenir devra se contenter, comme il en a pris l’habitude, de pousser des cris d’orfraie et de verser des larmes de sang. À cet égard, Mélenchon a raison contre Hollande. Le drame est que Mélenchon serait bien pire que Hollande qu’il a soutenu et qu’il combat dans l’ambiguïté. Le risque de Hollande et des siens est de faire le lit de Mélenchon par la parole et l’inaction.

Gouvernement de la parole, tissu de contradictions, image de l’impuissance, le pouvoir a choisi la voie redoutable de la fuite en avant. Le président réclame du temps et demande à être jugé sur ses résultats encore à venir. Il le sera. Qui en doute ? Le premier ministre traite de défaitistes ceux qui mettent en garde contre l’absence totale, au sommet du pouvoir, de toute vision précise, réaliste, efficace de l’avenir. Il y a la crise, bien sûr, mais il y a aussi sa gestion aberrante, sans courage, sans vérité, qui se confond en fin de compte avec une sorte de vague incantation.

À regarder froidement ce qui se prépare sous nos yeux de façon mécanique et quasi irrémédiable, il suffit, hélas ! d’être franchement pessimiste aujourd’hui pour se révéler demain, à coup sûr, bon prophète.